Marche nordique et double poussée : enquête sur un geste venu du ski de fond et écarté de la compétition
La marche nordique est née sur les traces du ski de fond. Dans la Finlande des années 1930, des fondeurs privés de neige l'été marchaient déjà en poussant sur leurs bâtons pour garder le geste et la condition. Soixante ans plus tard, ce dérivé estival est devenu un sport à part entière, avec ses clubs, ses fédérations et ses championnats. Et voilà le paradoxe : la technique qui s'est imposée au plus haut niveau du ski de fond, la double poussée, n'a pas droit de cité en compétition de marche nordique. Geste roi d'un côté, absent de l'autre. L'écart intrigue, et il agite discrètement le milieu depuis plusieurs saisons. Voici de quoi le comprendre, sources à l'appui.
Une fille du ski de fond
Pour saisir le débat, il faut remonter à l'origine. La marche nordique, ou sauvakävely en finnois, vient directement du ski de fond. Dès les années 1930, les fondeurs finlandais s'entraînaient l'été en marchant avec leurs bâtons de ski en aluminium, cherchant à reproduire la sensation de glisse et la poussée propre au geste hivernal (marche-nordique.net).
La pratique se structure peu à peu. En 1966, l'enseignante Leena Jääskeläinen introduit la marche avec bâtons dans ses cours d'éducation physique, faute de gymnases assez grands. En 1979, l'entraîneur Mauri Repo décrit dans un ouvrage des séances de préparation hors saison déjà très proches de la marche nordique actuelle (BeNordic Spirit). Mais c'est en 1997 que tout s'accélère. Marko Kantaneva, jeune enseignant à l'Institut finlandais des sports de Vierumäki, publie sa méthode sous le nom de Sauvakävely. La même année, la société Exel met au point les premiers bâtons spécifiques, plus courts et dotés d'une pointe différente de celle du ski de fond, et son service marketing forge le nom de Nordic Walking (Wikipédia, Nordicoach, Nordic Môle).
Le détail le plus parlant tient en une anecdote. Toujours en 1997, faute de neige, la fédération finlandaise de ski organise la toute première compétition de marche nordique en remplacement d'une épreuve de glisse (Wikipédia, Lilas Randonnées). Autrement dit, la marche nordique de compétition est littéralement née à la place d'une course de ski. En 2000, l'INWA voit le jour pour porter la discipline à l'international. En France, la Fédération française d'athlétisme l'accompagne dès ses débuts et obtient en 2009 la délégation ministérielle, ce qui lui confie la formation, l'encadrement et la réglementation en compétition (Wikipédia).
Retenez ce fil rouge : à chaque étape, le ski de fond est la matrice. Le geste de marche avec bâtons cherchait au départ à imiter la poussée du skieur.
La double poussée, ce geste tout en bras et en gainage
Avant d'aller plus loin, posons la définition. La double poussée consiste à pousser simultanément sur les deux bâtons, sans alterner les bras et sans utiliser la jambe en opposition. Le haut du corps bascule vers l'avant, le tronc et les abdominaux se contractent et tombent sur les bâtons, puis les bras prolongent et terminent la poussée. La force vient donc du gainage et de la chaîne avant, beaucoup plus que des seules épaules (Skimco).
En marche nordique, cette poussée simultanée se décline selon un rythme. Jean-Pierre Guilloteau, accompagnateur en montagne diplômé d'État et testeur des Arcs de Marche MØNARC, la décrit dans son livre sous deux formes : la poussée simultanée à deux temps, qu'il nomme le pas de deux, et la poussée simultanée à trois temps, le pas de trois. Une façon de rappeler que ce geste a sa grammaire, ses variantes et sa place dans l'apprentissage, bien au-delà de la seule question de la compétition.
En ski de fond, ce mouvement a connu une trajectoire spectaculaire. Longtemps cantonné aux portions plates, il a fini par s'imposer sur des courses entières. En 2016, le fabricant Fischer lance le premier ski pensé uniquement pour la double poussée, conçu pour ne jamais faire un seul pas alternatif (Glisshop). Sur le circuit international, des champions remportent des épreuves classiques à la seule force des bras : le Norvégien Martin Johnsrud Sundby gagne ainsi le 15 km de Toblach en double poussée intégrale (La Presse).
Cette montée en puissance a déclenché une vraie polémique chez les fondeurs, qui résonne étrangement avec celle de la marche nordique. La question posée était simple : le pas alternatif classique, l'origine même du ski de fond, allait-il disparaître des compétitions ? Les avis se sont divisés. Le Français Maurice Manificat défendait la double poussée comme une évolution légitime, rappelant qu'à l'apparition du skating, des règles avaient été posées et la nouvelle technique avait trouvé sa place sans tuer l'ancienne (La Presse). À l'inverse, l'ancien fondeur suisse Daniel Sandoz regrettait de voir le geste classique se perdre et proposait d'imposer des portions de parcours obligatoirement skiées en alternatif (Ski-Nordique).

C'est d'ailleurs la voie qu'a retenue la Fédération internationale de ski. Plutôt que d'interdire la double poussée, elle a choisi de protéger la technique classique en autorisant les jurys à instaurer des zones où seul l'alternatif est permis (Nordic Mag). Une réponse de compromis, qui en dit long : même le ski de fond, berceau de la double poussée, a jugé nécessaire de défendre son geste historique.
Gardez ce point en tête, car il revient au cœur du débat côté marche nordique.
Pourquoi la double poussée n'a pas sa place en compétition ?
Côté marche nordique, parlons précis. Le règlement de la Marche Nordique Compétition de la FFA ne contient pas une ligne disant noir sur blanc « double poussée interdite ». L'exclusion vient d'ailleurs, d'une règle plus fondamentale qui définit la nature même du geste dans ce cadre précis.
Le texte fédéral pose que la marche nordique consiste à propulser le corps à l'aide des quatre membres, en exerçant une poussée au sol à l'impact du bâton, la pointe restant au sol jusqu'à la fin du mouvement. Surtout, il impose deux conditions permanentes (FFA, règlement MNC) :
- À chaque instant, le marcheur doit garder un pied et un bâton en contact avec le sol.
- Le bras et la jambe doivent toujours être en opposition, comme dans la marche naturelle.
Ces deux exigences suffisent à écarter la double poussée. Pousser sur les deux bâtons en même temps, sans jambe en opposition, rompt mécaniquement l'alternance imposée. Le règlement ajoute d'autres garde-fous dans la même logique : le pas de course est interdit, le pas glissé est pénalisé, la main et le coude du bras d'attaque doivent passer devant le buste puis derrière la fesse pour garantir l'amplitude, et l'alignement du corps est contrôlé (G2 Athlé, FFA).
La philosophie est claire. La compétition de marche nordique veut récompenser une marche, c'est-à-dire un déplacement alterné, jambe et bras opposés, et non une propulsion à la seule force du haut du corps. Le geste alterné est posé comme l'identité de la discipline. C'est lui que les juges évaluent, à travers deux familles de fautes, l'une portant sur la poussée, l'autre sur l'alignement (Pratique Marche Nordique).
Au passage, ce règlement n'a rien de figé. En 2023, une soixantaine de compétiteurs ont signé une lettre ouverte pour le faire évoluer, jugeant certaines fautes trop difficiles à juger à l'œil nu dans le feu de la course. La fédération a retiré le critère de la zone exacte de planté du bâton pour simplifier l'arbitrage (Pratique Marche Nordique). Preuve que la définition du beau geste se discute, se teste et se réajuste en continu.
Les arguments de ceux qui trouvent l'exclusion dommage
Dans les forums spécialisés, des pratiquants expérimentés ne décolèrent pas tout à fait. Leur premier argument est historique et difficile à balayer : la marche nordique descend du ski de fond, où la double poussée est une technique de base devenue dominante. Bannir de la compétition un geste aussi central dans la discipline mère ressemble, à leurs yeux, à un non-sens (Je Marche Nordique).
Le deuxième argument est physique. En montée raide, au-delà d'une certaine pente, la double poussée se révèle moins traumatisante que la poussée alternée, parce qu'elle répartit l'effort sur le tronc plutôt que de le concentrer sur une épaule après l'autre. Sur les pourcentages sévères, beaucoup de marcheurs y reviennent spontanément, comme les skieurs avant eux (Je Marche Nordique).
Le troisième argument est pédagogique, et c'est peut-être le plus intéressant. La double poussée oblige à travailler l'ouverture et la fermeture de la main, ainsi que la longue poussée vers l'arrière, sans avoir à gérer la coordination gauche-droite qui bloque tant de débutants au démarrage. Utilisée comme exercice, elle aide à sentir ce que veut dire pousser vraiment sur un bâton (Je Marche Nordique).
Reste l'argument de l'efficacité. Les laboratoires qui étudient le ski de fond, comme l'équipe de Hoffman dans le Wisconsin, ont mesuré que la double poussée est très économe sur le plan énergétique. Le mouvement est si peu coûteux qu'il a inspiré une machine de salle entière, le SkiErg, aujourd'hui prisée en préparation physique générale (Decathlon, AMSF Ski). Difficile, dans ces conditions, de présenter la double poussée comme un geste pauvre ou anecdotique.
Les arguments de ceux qui défendent la règle
En face, la défense de la règle tient elle aussi debout, et elle commence par une question d'identité. La marche nordique est une marche. Son geste fondateur, celui qui la distingue d'une simple promenade avec des bâtons comme d'un effort de bras sur place, c'est l'alternance naturelle, bras et jambe opposés. Autoriser la double poussée en compétition reviendrait à transformer la discipline en autre chose, plus proche d'un SkiErg en mouvement que d'une marche. La fédération a choisi de protéger ce qui fait la singularité de la pratique.
Vient ensuite la lisibilité du jugement. Une épreuve doit pouvoir être arbitrée à l'œil nu, à vitesse réelle, par des juges nombreux répartis sur la boucle. Un geste unique, codifié, alterné, se contrôle plus facilement qu'un mélange libre de techniques. La récente simplification du règlement, justement motivée par la difficulté à juger certaines fautes en course, montre à quel point cette contrainte pratique pèse (Pratique Marche Nordique).
Enfin, l'exemple du ski de fond se retourne ici en faveur de la règle. Confronté à la même tension, le ski n'a pas ouvert grand la porte à la double poussée. Il a au contraire instauré des zones réservées au pas alternatif pour préserver sa technique historique (Nordic Mag). Si la discipline qui a inventé la double poussée éprouve le besoin de protéger son geste classique, on comprend qu'une jeune discipline comme la marche nordique tienne à défendre le sien.
Ce que dit la physiologie, sans trancher
Les chiffres n'arbitrent pas le débat, mais ils l'éclairent. Les travaux sur le ski de fond montrent que la double poussée est efficace, tout en mobilisant une masse musculaire plus réduite, centrée sur les bras et le tronc. Résultat, la consommation maximale d'oxygène y est d'environ vingt pour cent inférieure à celle d'un effort sollicitant aussi les jambes, et l'organisme travaille à un pourcentage plus élevé de son maximum, ce qui fatigue plus vite sur la durée.
La marche alternée, elle, met en jeu le haut et le bas du corps de façon continue. C'est cette mobilisation globale qui nourrit le fameux argument des neuf dixièmes de la musculature engagée et de la dépense énergétique supérieure à la marche classique. Les deux gestes ne poursuivent donc pas le même but. L'un cherche la propulsion puissante et économe sur terrain porteur, l'autre l'engagement complet et durable du corps. Aucun n'est la vérité contre l'autre.
Et la marche nordique de loisir, dans tout ça
Un point mérite d'être souligné, car il dédramatise le sujet. Toute cette discussion ne concerne que le cadre compétitif. En séance loisir, en stage, à l'entraînement, rien n'interdit la double poussée. Beaucoup d'encadrants l'utilisent volontiers, en montée ou comme exercice de sensation, avant de revenir au geste alterné sur le plat. La règle stricte ne s'applique qu'aux épreuves jugées. Pour l'immense majorité des pratiquants, qui marchent pour leur forme et leur plaisir, les deux gestes cohabitent sans difficulté.
Jean-Pierre résume bien cette idée. Pour lui, ce qui compte avant tout en marche nordique, c'est de faire travailler les quatre membres, et il distingue nettement la marche nordique de compétition, avec son cadre et ses contraintes de jugement, de la marche nordique plaisir, où l'on peut explorer librement le pas de deux et le pas de trois selon le terrain et l'envie du jour. Deux mondes complémentaires, qui répondent à des objectifs différents et n'ont pas à être opposés.
Le regard MØNARC
Chez MØNARC, nous n'avons pas vocation à trancher ce débat, et nous ne le souhaitons pas. La double poussée a sa logique, héritée du ski de fond. Le geste alterné a la sienne, profondément ancré dans l'identité de la marche nordique. Les deux méritent le respect, en compétition comme en sortie du dimanche.
Ce qui nous occupe, nous, se situe en amont de cette question. Quelle que soit la technique choisie, ce qui compte d'abord, c'est la qualité de la poussée et le plaisir du mouvement. C'est là que nos Arcs de Marche entrent en jeu. Leur courbure favorise une poussée orientée vers l'avant et une prise en main qui respecte l'axe naturel du poignet, avec un effet booster au moment de la pique. L'idée n'a jamais été de réinventer la marche nordique ni d'imposer une école contre une autre. Elle est d'aider chacun à pratiquer plus facilement, plus proprement et avec plus de plaisir, qu'il pousse en alterné ou qu'il s'amuse, hors compétition, à quelques doubles poussées dans une côte.
Un débat sain pour une discipline jeune
Que la marche nordique discute encore de ses gestes autorisés n'a rien d'inquiétant. C'est même le signe d'une pratique vivante, attentive à ses racines tout en regardant ce qui se passe chez sa grande sœur, le ski de fond. La frontière entre tradition et évolution se déplacera sans doute encore, au gré des règlements, des compétiteurs et des juges. En attendant, le plus beau geste reste celui qui vous donne envie de remettre les bâtons le lendemain.
Et vous, en montée, vous arrive-t-il de passer en double poussée ? Racontez-nous en commentaire, on est curieux de vos sensations.
Et pour le plaisir, la voici cette double poussée, en ski de fond :
Sources
- Wikipédia, Marche nordique : origine, sauvakävely, Kantaneva, première compétition 1997, INWA, délégation FFA 2009.
- BeNordic Spirit, La Marche Nordique : Leena Jääskeläinen, Mauri Repo, développement finlandais.
- Nordicoach, Définition et historique de la marche nordique : bâtons Exel, Suomen Latu.
- Nordic Môle, L'histoire de la marche nordique : genèse du nom Nordic Walking.
- Marche-nordique.net, Historique : entraînement estival des fondeurs dès les années 1930.
- Lilas Randonnées, La marche nordique, oui mais c'est quoi : première compétition pour pallier le manque de neige.
- Glisshop, Technique classique de ski de fond : définition de la double poussée, ski Fischer 2016.
- La Presse, Le style classique menacé : polémique, Sundby à Toblach, position de Maurice Manificat.
- Ski-Nordique.net, Faut-il interdire la double poussée : position de Daniel Sandoz, zones en alternatif.
- Nordic Mag, Style classique, double poussée, ce qu'a décidé la FIS : zones réservées au pas alternatif.
- Skimco, Technique ski classique : mécanique de la double poussée, rôle du gainage.
- AMSF Ski, Recherche sur le ski de fond : travaux de Hoffman, efficacité et fatigue de la double poussée.
- Decathlon, Bienfaits du SkiErg : machine simulant la double poussée.
- FFA, Règlement de la Marche Nordique Compétition : opposition bras-jambe, contact pied et bâton, fautes de poussée et d'alignement.
- G2 Athlé, Marche Nordique Compétition : rappel des règles techniques.
- Pratique Marche Nordique, Le nouveau règlement adopté et Un règlement simplifié à l'étude : lettre ouverte des compétiteurs, évolution des fautes jugées.
- Je Marche Nordique (forum), Marche nordique et montée : double poussée en côte, valeur pédagogique, débat sur l'interdiction en compétition.
- Jean-Pierre Guilloteau, accompagnateur en montagne diplômé d'État et ambassadeur MØNARC : terminologie du pas de deux et du pas de trois, distinction entre marche nordique de compétition et de plaisir (échange et ouvrage).